3 questions à l’Amiral Pierre-François Forissier

La crise du COVID semble avoir remis la notion de souveraineté au goût du jour : qu’en  pensez-vous ?  

La fin de la guerre froide et la disparition de l’URSS ont provoqué l’illusion que la démocratie  libérale et l’économie de marché n’auraient désormais plus d’entraves et que la guerre  deviendrait de plus en plus improbable.

Les attentats du 11 Septembre et les conflits qui les ont suivis, la crise mondiale de 2008 et, en  ce moment, celle de la Covid 19 ont balayé ces utopies qui, malheureusement, ont eu des effets  néfastes.

Des pans entiers de notre industrie et de notre potentiel de recherche ont disparus, nos intérêts  nationaux ont été noyés dans le grand bain européen, notre langue a cessé d’être défendue, et  nos pôles d’excellence française n’ont plus été un sujet de fierté.

Lors de l’arrivée soudaine et inattendue du virus, il est apparu que, la France, 6° puissance  économique mondiale, n’était plus en mesure d’assurer elle-même la sécurité sanitaire de sa  population. Nous avons été incapables de développer un vaccin et avons dû approvisionner en  urgence à l’étranger la plupart des matériels nécessaires pour faire face à la situation. A la mondialisation heureuse a succédé la dépendance humiliante.

Ce constat désagréable peut et doit avoir un effet salutaire. On peut par exemple imaginer de  prendre des initiatives visant à relancer la recherche, sanctuariser les industries stratégiques,  notamment celles liées à l’énergie et aux technologies de pointe, et surtout réaffirmer  publiquement que la France entend rester maître de son destin et de ses intérêts.

 

Retour des super puissances : quel rôle la France peut-elle et doit-elle jouer pour peser  sur la scène internationale ?  

Grâce au Général de Gaulle, la France est une puissance militaire majeure autonome, nucléaire  et membre permanent du Conseil de Sécurité des Nations Unies. Cela nous oblige.  Le particularisme français est celui de la troisième voie, qui a trouvé toute sa dimension pendant  la guerre froide, et qui intéresse toujours tous les pays qui ne veulent pas être les otages d’une  confrontation entre deux grands blocs.

Il est urgent de renouer avec cette posture qui, loin d’être un positionnement tactique  conjoncturel, est plus profondément l’expression de la pensée et de la culture française.  Souvent taxée d’arrogante, la France doit affirmer avec force ses convictions, sans s’ériger en  donneuse de leçons, ni changer de posture en fonction des circonstances. L’engagement français  en Afrique qu’il faut saluer et maintenir avec détermination doit s’appuyer sur une politique  africaine et moyen-orientale claire et sans compromission qui s’inscrive dans la durée.  De même il est impératif d’avoir une vision de l’avenir de l’Europe et de ses relations avec son  grand voisin russe qui soit motivée par les intérêts des Européens et non par ceux des super  puissances.

Enfin, notre posture stratégique doit impérativement être en cohérence avec celle du Royaume Uni, seule véritable puissance parmi nos voisins.

 

Politique maritime : la France exploite-elle assez ce potentiel stratégique ?  

La France est une puissance maritime qui s’ignore. Elle a régulièrement la velléité de s’affirmer  comme telle mais ne fait pas l’effort de persévérer dans l’action dans la durée, ce qui rend sa  politique aléatoire et incohérente.

Nous nous félicitons dans les discours d’avoir la responsabilité du 2° domaine maritime  mondial, mais nous le laissons à l’abandon c’est-à-dire à la merci des prédateurs de toute sorte  qui font leurs affaires car la nature a horreur du vide. De plus, l’essentiel de cet espace est lié à nos départements et communautés d’outre-mer dont l’avenir à long terme ne semble pas être  une priorité forte de l’Etat central. La politique maritime ne peut pas et ne doit pas se réduire  aux questions du littoral métropolitain. Elle doit être océanique et mondiale avec un caractère  global affirmé et assuré.

En particulier la France est un des Etats du Pacifique, région qui devient chaque jour un peu  plus le centre du monde. La vision française ne doit plus être celle des bords de la Seine mais  celle d’un grand Etat du Pacifique.

Enfin on peut s’étonner, lorsqu’on observe la composition du Commonwealth ou que l’on  constate qu’Hawaï est un Etat des USA, qu’aucun territoire français du Pacifique n’appartienne  à l’Union Européenne.

 

Pierre-François Forissier est Amiral en 2eme section. Il a été Chef d’Etat-Major de la Marine de 2008 à 2011. Membre de l’Academie de Marine et chef d’entreprise il participe à la réflexion géostratégique et maritime.