3 questions à Maurice Berger

Pic d’homicides, phénomène de bande, violences gratuites en augmentation constante… quels sont les nouveaux visages de la violence aujourd’hui en France ? 

Depuis 40 ans, on constate que les comportements violents apparaissent de plus en plus tôt, souvent dès la maternelle ou le primaire, et les agressions sont, elles, de plus en plus graves. Autrefois, on frappait pour montrer qu’on était le plus fort, maintenant on frappe « jusqu’au bout », jusqu’à ce que la victime soit dans le coma et même après, ce qui peut occasionner d’importants dégâts cérébraux. La violence peut être « provoquée » en importunant une jeune fille de manière à ce que son compagnon soit obligé de s’interposer, ce qui fournit un prétexte pour le tabasser. Les attaques en meute reposent souvent sur des critères de territoire géographique ethnique, et sont menées par un leader qui profite du caractère influençable des autres membres du groupe. C’est alors la loi du plus fort qui prime, la question est la suivante : « qui va soumettre l’autre » ; la soumission à la loi républicaine devient quant à elle dénuée de sens. Ces sujets portent souvent une arme blanche dans l’espace public pour régler d’éventuels litiges, au lieu de passer par la parole. Dans ce domaine, nous avons changé de registre et de monde, mais pas de lois…

 

Pour tenter de justifier les comportements violents des jeunes, on met souvent en cause les problèmes d’assimilation, la stigmatisation ou encore les familles : qui sont les responsables de cette violence de plus en plus extrême ?

Beaucoup de parents peuvent l’être : quel que soit le milieu, ils ont parfois renoncé à poser des interdits cohérents à leurs enfants. Surtout, environ 70% des sujets violents ont été exposés à des scènes de violence conjugale pendant les deux premières années de leur vie, scènes qu’ils intériorisent précocement. Toute culture qui inclut une inégalité homme-femme favorise ainsi l’apparition de comportements violents chez les enfants, et ce n’est donc pas une question de précarité. On trouve aussi souvent une structure familiale clanique chez certaines familles. Un clan est un groupe qui fonctionne comme un corps dont la tête est un patriarche, aucun membre ne peut s’éloigner des autres physiquement ou en pensée car le clan se considérerait comme amputé. La supposée ghettoïsation est ainsi auto-sécrétée par le groupe familial.

 

Quels remèdes pourraient permettre une lutte efficace contre ces violences ?

En plus de l’aide à la parentalité quand elle est possible dans la petite enfance, la prévention devrait commencer par une pédagogie spécialisée dès le primaire (60% des adolescents en Centre Educatif Fermé ont un niveau intellectuel inférieur à la normale et décrochent). Mais le plus important serait de modifier nos lois, y compris celle de mars 2019, qui sont inadaptées à cette violence, et considérer que la sanction fait partie de l’éducatif. Le fonctionnement judiciaire doit se centrer sur la victime et la peine doit être proportionnelle aux dommages subis. Par ailleurs, en cas d’atteinte à l’intégrité physique, une butée doit être imposée rapidement avec des peines planchers éventuellement courtes mais anticipables avec certitude par les délinquants, accompagnées d’une prise en charge psychologique. Pour cela, le nombre de places de prison doit être augmenté. Les effets de l’impunité judiciaire des mineurs sont catastrophiques ; des adolescents ayant commis des violences importantes me déclarent : « je sais que même si je que je fais est grave, je n’irai pas en prison ». De plus, en France, on ne parvient pas à intégrer que beaucoup de sujets violents ne commencent à penser que lorsqu’on les empêche d’agir. Enfin il faut revoir en profondeur notre politique d’immigration, MNA inclus, jusqu’à ce que le niveau de violence diminue dans notre pays. En clair, nos lois très protectrices des libertés individuelles se retournent actuellement contre notre société, comme dans les maladies auto-immunes, et rien ne sera efficace sans prendre une distance par rapport à certains principes européens déconnectés de la réalité.

 

Maurice Berger est pédopsychiatre, psychanalyste et ex-professeur associé de psychologie de l’enfant. Il travaille en Centre Éducatif Renforcé et enseigne à l’École Nationale de la Magistrature. Il vient de publier un ouvrage : Sur la violence gratuite en France. Adolescents, hyperviolents, témoignages et analyses.