“Chez LREM, le néolibéralisme économique et financier fusionne avec le gauchisme culturel” B. RETAILLEAU – Atlantico – 07/04/199 min read

“Se refonder ou s’effacer. Aujourd’hui, la droite est à la croisée des chemins”, écrit Bruno Retailleau dans son nouveau livre, Refondation (éditions de l’Observatoire). Le président du groupe LR au Sénat s’est confié à Atlantico sur ces changements qu’il appelle et sur le climat politique actuel.

Jean-Sébastien Ferjou : Le livre que vous publiez s’appelle Refondation (éditions de l’Observatoire)mais c’est aussi largement une entreprise de démolition que vous proposez, que ce soit dans votre description des deux premières années du quinquennat Macron ou de l’état de la droite que vous qualifiez de féodalisée. Cédez-vous vous aussi à ce dégagisme version « chic » qui a permis à Emmanuel Macron de se faire élire ?

Bruno Retailleau : Non, je ne m’inspire pas de la méthode Macron (rires) ! Mais Emmanuel Macron a gaspillé ses deux premières années. Il a beaucoup dit mais très peu fait. Cela étant dit, je lui donne une circonstance atténuante, c’est que les conditions de l’élection présidentielle ne lui ont pas permis d’exposer correctement, avec clarté, les enjeux à venir.

En ce que concerne Les Républicains, je ne démolis rien mais je considère qu’il faut affronter la réalité de nos échecs. Si on remonte dans le temps, on voit que la droite a d’abord fui le débat d’idées par peur du magistère intellectuel, universitaire et médiatique de la gauche. Elle s’est alors réfugiée dans l’économisme, et a voulu être gestionnaire. Malheureusement, une fois au pouvoir, elle est souvent apparue en mauvaise gestionnaire.

Dans un deuxième temps, elle a cessé de réfléchir reprenant même des idées de la gauche, des mots de la gauche. Lorsque j’ai entendu un certain nombre de mes amis critiquer François-Xavier Bellamy, par exemple, ils le critiquaient dans le langage de la gauche, avec les mots de la gauche. Il ne faut donc pas s’étonner si notre électorat a été totalement déboussolé. Dans un autre registre, les relations de Nicolas Sarkozy avec Emmanuel Macron ont aussi perturbé certains de nos électeurs.

Ce qui est grave, c’est qu’au fil des années, la droite a abandonné tout un champ idéologique et sémantique : l’idée de transmission, de nation, de liberté. La droite française est sans doute la plus étatiste du monde et quand je reverrai Finkielkraut je lui dirai d’écrire non pas un livre sur l’identité malheureuse mais sur la liberté malheureuse.

Justement cette bataille sur les mots vous en parlez dans votre livre, notamment sur les mots piégés que sont à vos yeux les mots conservatisme et progressisme. Ce faisant, ne cédez-vous pas un peu au même travers ? Pourquoi ne pas aller au bout des choses en assumant d’être conservateur ? D’autant que vous écrivez en conclusion que la droite doit s’appuyer sur la liberté et l’identité… libéral identitaire, est-ce vraiment un qualificatif moins piégé que liberal-conservateur ?

C’est simple, ces mots sont piégés et ils empêchent dans le débat politique français de poursuivre un raisonnement. Ils ne sont pas faits pour qualifier une pensée mais pour la disqualifier avant même que vous n’ayez pu commencer à convaincre.

Ensuite, c’est parce que je me méfie des mots en -isme. Disraeli se présentait lui-même comme le plus progressiste des conservateurs avec cette phrase « réformer ce qu’il faut et conserver ce qu’il vaut ». Je pense que lorsque l’on parle de liberté comme d’identité, l’une comme l’autre sont multiples. Les libertés sont nombreuses : les néolibéraux, par exemple, veulent la liberté, or la liberté qu’ils veulent n’est pas la liberté que je veux, je veux une liberté enracinée.

Je pense que la pathologie du monde occidental -et ce qui crée d’ailleurs parfois un désir de démocratie illibérale- c’est qu’on est parvenu à une forme d’exaltation libertaire de la liberté qui ne reconnaît plus aucune limite. Moi je veux la liberté mais avec des limites.

Je ne veux pas une société de marché mais une économie de marché. Je pense que tout ce qui est possible avec la technique n’est pas souhaitable humainement. Il faut que la rhétorique des droits individuels soit bornée par la possibilité de construire quelque chose de commun.

L’enjeu de la décision du conseil constitutionnel sur le texte anti-casseurs était celui-là : savoir où l’on place le curseur entre la possibilité pour la démocratie française de se défendre contre les blacks blocs et les cagoulés d’une part et la défense de la liberté individuelle de manifester y compris en cassant d’autre part. Je me félicite que le Conseil constitutionnel ait rejeté la plupart des arguments des détracteurs du texte et validé la création d’un nouveau délit de dissimulation du visage. Le Conseil constitutionnel confirme donc que notre démocratie peut se donner les moyens de lutter contre l’hyper-violence.

Donc quelle liberté aujourd’hui ? Beaucoup s’en réclament mais ma liberté à moi n’est pas celle des néolibéraux. Pour l’identité c’est la même chose. Que met-on dans l’identité ? Moi j’y mets par exemple la république laïque. Je ne veux pas qu’on touche à la loi de 1905, je ne veux pas que l’on crée un islam de France notamment pour des raisons d’efficacité. Notre identité c’est tout autant un modèle social, j’y tiens, que des droits civiques.

On a besoin de la liberté et quand on lit les grands philosophes de la liberté, il faut parfois protéger la liberté contre ses fanatiques. Aujourd’hui on en est là.

Vous parliez d’Islam, cette semaine, à l’Assemblée Nationale, Mme Belloubet a déclaré que la France avait toujours été multiculturelle. Quand vous entendez par ailleurs Mme Loiseau dire que le voile de Mère Teresa a la même signification qu’un voile islamique, que vous inspirent ces propos ?

Vous avez là l’exemple typique du fait que, chez un certain nombre d’hommes et de femmes politique, le clivage gauche droite ne veut plus rien dire. Il y a, par exemple, une convergence idéologique entre Mme Belloubet qui vient de la gauche et Mme Loiseau qui vient de la droite et qui était juriste sur ce thème précis.

Chez LREM, le néolibéralisme économique et financier fusionne avec le gauchisme culturel, ce libéralisme libertarien, culturel et multiculturel.

Il y a pourtant une incompatibilité dans les propos de Mme Belloubet, elle devrait relire ses textes : en France on ne peut pas être laïque et multiculturaliste. Il faut choisir. L’incompatibilité est totale car nous ne sommes pas un archipel de communautés.

La laïcité c’est cette idée que l’homme particulier peut se déployer dans un espace privé mais que le citoyen, lui, est universel, et dans l’espace public il relaye au second plan ces choix personnels.

Le multiculturalisme est une émanation du modèle anglo-saxon, c’est en ça que Régis Debray avait traité un jour Emmanuel Macron de galloricain. Quand Macron fait l’éloge du multiculturalisme à la tribune du Congrès aux Etats-Unis, il sort du modèle français, qui est l’assimilation, pour embrasser le modèle anglo-saxon.

La contrainte c’est d’assimiler nos valeurs : je pense que le mot assimilation dit beaucoup plus que le mot intégration – on n’intègre pas des valeurs comme la liberté de croyance, l’égalité hommes-femmes ou la fraternité, on les assimile. L’assimilation, c’était des contraintes et de l’autre côté une promesse. Quand on devient français par le cœur et l’esprit en acceptant l’héritage et en entrant dans le destin commun on est alors totalement français.

Comment trouver un équilibre ? La laïcité est une notion profondément chrétienne dans son histoire mais aussi parce que le catholicisme n’est pas une religion fondée sur l’observance. Si vous faites le carême ça ne va pas beaucoup se voir. Si vous êtes musulman ou juif, forcément l’observance a une forme de visibilité. En tant que croyant, ne peut-on pas accepter que les autres puissent s’inscrire dans la logique de leur religion dans la mesure où ça ne remet pas en cause les valeurs fondamentales de la République française ?

Si, on le peut mais avec une autre limite, c’est-à-dire celle de la définition moins connue de la laïcité, que j’aimerais voir figurer un jour dans la constitution.

La définition la plus connue de la laïcité c’est la neutralité : l’Etat ne reconnaît ni ne subventionne aucun culte. Mais l’autre définition, qui a été confirmée en 2004 dans une grande décision du Conseil constitutionnel, c’est que nul ne peut, s’appuyer sur sa religion pour échapper à la loi commune. C’est ça la laïcité.

On ne peut pas refuser de voir un médecin femme dans un hôpital public au motif qu’on est musulman. La loi commune vaut pour tous. La République ne demande à personne d’abdiquer sur ce qu’il est mais il y a une forme de pacte non-ostentatoire qui est important.

Vous parlez dans votre livre de « coup d’Etat intellectuel » au sujet d’Emmanuel Macron. Diriez-vous que le président de la République est une menace pour la liberté ou la démocratie, non pas à cause des lois anti-casseurs dont vous êtes d’ailleurs à l’origine mais peut-être parce qu’il peinerait à respecter la volonté populaire quand elle diffère de ce qu’il considère comme « raisonnable » ?

Ce travers est plus largement celui du progressisme. Pire que de vouloir incarner la raison à tous prix, il s’agit de vouloir incarner le camp du bien. Or, cette rhétorique est dangereuse notamment en ce qu’elle oppose les Français entre eux.

Quand on a le sentiment d’incarner le bien on a un raisonnement totalement manichéen avec un risque de fracturation de l’Europe comme on n’en a rarement vu. Evidemment, cette espèce de moralisme, de sentiment de supériorité, c’est une forme de négation du débat démocratique.

Finalement, Emmanuel Macron en prétendant dépasser le clivage gauche droite considérait surtout qu’il récapitulait en lui-même tout débat politique. Il a donné ses initiales à son propre parti politique. C’est nocif pour la démocratie.

Sa vision de la politique est une menace. Il exprimait une forme de saint simonisme : l’utopie technocratique. L’idée selon laquelle quelques experts éclairés pourraient diriger un pays. C’est la négation du peuple.

 

LIRE LA SUITE EN CLIQUANT ICI