“Il est paradoxal que le président s’attaque à nos institutions” B. RETAILLEAU – Le Point – 13/03/195 min read

ENTRETIEN. Référendums locaux, pas de proportionnelle… Le président du groupe Les Républicains au Sénat livre sa vision de la réforme institutionnelle.

En prenant la tête de Force républicaine après la défaite de François Fillon à la présidentielle 2017, Bruno Retailleau avait prévenu : le micro-parti devrait devenir un laboratoire d’idées, aider la droite à se refonder – et non à se recomposer – en devenant le lieu de débats de fond entre intellectuels et politiques. 

Alors que le grand débat national voulu par Emmanuel Macron pour répondre aux attentes et aux revendications des Gilets jaunes s’achève dans deux jours, le patron des sénateurs Les Républicains organise ce mercredi une convention de Force républicaine, en présence de Jean-Pierre Chevènement, consacrée à la réforme de la démocratie.

Au Point, il confie ses inquiétudes sur la crise de la démocratie représentative et avance ses propositions pour restaurer un lien de confiance entre les citoyens et les institutions de la Ve République. À commencer par sa volonté de « découpler l’élection présidentielle des élections législatives pour rompre avec l’hyperprésidence ».

Le Point : La légitimité du chef de l’État est remise en question, des Gilets jaunes s’en prenant à des élus de la République… Assiste-t-on au déclin de la démocratie ?

Bruno Retailleau : En France, la démocratie est en crise, c’est une évidence. Emmanuel Macron n’est pas au rendez-vous de ses promesses, et c’est aussi pour cette raison que nous avons eu le mouvement des Gilets jaunes. Il a déçu par son style – la verticalité qui vire à l’égocentrisme – et surtout par l’absence de résultats de sa politique. Ajoutons à cela l’injustice fiscale, avec l’augmentation parallèle de la hausse de la CSG pour les retraités et la baisse de l’ISF, et vous obtenez un cocktail de colères.

À quelles promesses d’Emmanuel Macron faites-vous allusion précisément? ?

Il y en avait trois : le renouvellement, la réconciliation des Français, la transformation. Le renouvellement devait être une nouvelle façon d’incarner la fonction présidentielle. En réalité, Emmanuel Macron a confondu la verticalité avec l’exaltation de sa personnalité. L’affaire Benalla nous ramène à de vieilles pratiques. Quant à la réconciliation des Français, Emmanuel Macron avait promis de dépasser l’opposition entre la droite et la gauche, mais il lui a substitué des oppositions irréductibles : entre gens d’en haut et gens d’en bas, ceux « qui réussissent » et ceux « qui ne sont rien », les actifs et les retraités, les progressistes et les nationalistes… Le camp du bien et le camp du mal, en somme. Ce dissensus radical ne pouvait que faire resurgir de vieilles haines entre les Français. Enfin, Emmanuel Macron avait promis de transformer le pays. Mais le verbe est haut et les actes sont faibles, les discours sont spectaculaires et l’action est décevante. La France décroche et les Français le constatent.

Mais la crise actuelle n’est pas le seul fait d’Emmanuel Macron…

Cette crise vient de loin et elle ne concerne pas que la France. Beaucoup de démocraties occidentales ont connu des insurrections électorales. Si la violence se libère, c’est parce que la politique a échoué. En 2017, on nous avait annoncé une recomposition politique. Or on assiste plutôt à une décomposition du politique. Nous assistons à la fin des grandes « croyances dogmatiques » qu’évoquait Tocqueville, et sur lesquelles nous vivons depuis près de trente ans. Dans les années 90, trois livres à succès parurent. Celui de Jérémy Rifkin, tout d’abord, La Fin du travail. Le travail, nos compatriotes veulent en vivre, ils ne réclament pas le revenu universel ! Croire que nos sociétés peuvent se tourner exclusivement vers les loisirs au détriment du travail est une aberration. Derrière cette illusion, il y a l’appauvrissement. La Fin des territoires, ensuite, de Bertrand Badie. Si tant de Français se sont retrouvés sur leurs ronds-points, c’est parce qu’ils ne veulent pas être dispersés au grand carrefour du village global. Le lien, c’est le lieu. En France, on a éloigné le citoyen du lieu où se prend la décision : on a fait de grandes régions, de grands cantons, et maintenant de grandes communes. À force d’étirer la géographie, on a cassé le lien civique. Tout ce qui est proche inspire la confiance, tout ce qui est lointain fait grandir la méfiance.

Enfin, La Fin de l’histoire et le Dernier Homme de Francis Fukuyama. On voit bien aujourd’hui que cette idée d’une société postculturelle et postnationale est une illusion. Le monde dans lequel nous vivons est celui du retour de la puissance, de l’économie au service d’une politique, des nations qui, comme la Chine, l’Inde ou même la Russie, ont en commun d’avoir une mémoire longue. C’est dans l’écroulement de ces illusions, avec lesquelles le macronisme n’a pas rompu, que s’élargit la fracture européenne. Fracture entre, d’un côté, les démocraties d’Europe de l’Ouest, qui considèrent que la démocratie illibérale de Viktor Orbán est une pathologie démocratique, et, de l’autre côté, certains États de l’Est qui considèrent que le libéralisme est un dévoiement et qu’aucune règle ne peut limiter la souveraineté populaire.

LIRE LA SUITE

Lire aussi...