«La bureaucratie a cannibalisé la nation» B. RETAILLEAU – Libération – 15/04/209 min read

A contre-courant de beaucoup de réactions à la crise, même dans son camp, le président des sénateurs LR appelle les siens à ne pas «retourner aux vieilles idées fausses».

Président des sénateurs Les Républicains (LR), Bruno Retailleau incarne à droite la fidélité au projet filloniste. Libéral, il juge que la crise sanitaire révèle moins un manque qu’un trop-plein d’Etat. Conservateur, il n’y voit pas le ferment d’un nouveau progressisme, mais l’annonce d’un grand «retour du tragique» et de la fin du «dogme de l’émancipation individuelle». Sceptique vis-à-vis des accents «sociaux» d’une partie de son camp, il appelle celui-ci à «quitter le marais des idées molles». Sauf à vouloir démontrer que «la droite moderne est vouée à être une ancienne gauche»
Emmanuel Macron a annoncé lundi soir que le 11 mai pourrait marquer le début du déconfinement. Avez-vous été convaincu par son intervention ?

Je l’ai trouvé plus concret. Nous avions besoin d’une lumière au bout du tunnel, car le confinement est un pis-aller : il fait lui aussi des morts et son coût social et économique sera astronomique. Mais il nous manque toujours une vraie stratégie. Le confinement désengorge les urgences, il ne casse pas les reins de l’épidémie. En matière de dépistage, le Président prévoit de ne tester que les personnes affectées de symptômes. Il faut aller bien au-delà, car les deux tiers des porteurs n’en présentent aucun ! Il faut un dépistage massif pour les diagnostiquer, retrouver leurs contacts et les placer en quarantaine, sans doute dans les hôtels qui se trouvent aujourd’hui vides. Je crains qu’en réalité, l’exécutif ne déguise en stratégie le manque de moyens.

Qu’a changé ce confinement pour vous ?

Je trouve qu’il remet notre modernité à sa place. Du matin au soir, je suis en lien avec l’extérieur grâce à quantité d’applications : je pourrais comparer les avantages et inconvénients d’une dizaine d’entre elles ! Pourtant, on ne travaille pas moins, au contraire. Nous sommes greffés à nos portables, collés à nos écrans, les journées s’écoulent sans qu’on distingue le temps du travail et celui du repos. Rien de cela n’est naturel. En même temps, on redécouvre le cercle familial et le besoin fondamental d’avoir une demeure. Le «restez chez vous» est un pied de nez à l’injonction du mouvement perpétuel.

L’Etat intervient massivement dans l’économie et la vie des citoyens, le libre-échange est remis en cause… On peut trouver que la crise contrarie la pensée de droite.

Je ne crois pas. J’ai toujours défendu un libéralisme qui conçoit des limites : l’extension de la sphère technico-marchande à toute l’existence est un drame, l’exaltation libertaire de la liberté est dangereuse. C’est le néolibéralisme qui est mort, pas la liberté. Ensuite, dans ce drame, les solutions ne viennent pas toujours de l’Etat. Au contraire, on le voit paralysé par la bureaucratie et ce sont souvent les Français et les collectivités qui apportent les réponses. Nous avons sur le territoire 75 grands laboratoires publics de très haut niveau. Il a fallu se battre trois semaines avant qu’ils ne soient autorisés à faire des tests. Et des jours pour permettre aux régions d’importer leurs masques. Donc je ne me sens pas démenti dans l’idée qu’un Etat bureaucratique s’est émancipé de la nation, et l’a cannibalisée à son profit.

Vous avez jugé que cette crise sonnait la fin du progressisme. En quoi ?

Cette pandémie signe le retour du tragique au cœur de nos existences. C’était le cas avec le terrorisme mais avec la maladie, chacun se sent menacé directement. L’illusion qu’aujourd’hui est nécessairement supérieur à autrefois s’écroule. Et avec elle la mondialisation heureuse, l’abolition des frontières et des nations, le dogme de l’émancipation individuelle à tout prix. La maximisation des possibles n’est plus possible, car le tragique nous ramène au réel.

L’avenir serait donc grand ouvert à votre sensibilité ?

On va voir. L’homme se caractérise par son exceptionnelle capacité à l’oubli… Mais j’espère qu’on en tirera quelques leçons, comme de renoncer à la transgression de toutes les limites. Notre condition humaine n’est pas sans conditions. Dans le cadre de la loi bioéthique, l’Assemblée a voté pour l’implantation de souches humaines dans des embryons animaux, car c’était «important pour la recherche». Or même le Conseil d’Etat a souligné un risque de brouillage des espèces. La zoonose [transmission de maladies entre humains et animaux, ndlr], on y est ! Donc doit naître un monde qui respecte des limites, fait d’individus non pas isolés, mais comptables les uns des autres.

Jugez-vous, comme le secrétaire général de LR, Aurélien Pradié, qu’il faut «interroger le libéralisme» et s’affranchir de certaines règles budgétaires ?

L’urgence, c’est de sauver notre appareil productif. Et l’Etat doit redevenir souverain dans les secteurs essentiels comme l’agriculture et la santé. Mais dire que la France souffre d’un excès de libéralisme, c’est une mauvaise plaisanterie. Nous sommes les champions de la dépense publique, notre fiscalité est la plus lourde du monde développé… J’entends dire : l’Etat paiera. Mais l’Etat, c’est nous ! L’Allemagne en fait la preuve : la différence est dans l’efficacité, pas seulement dans les moyens. Pourquoi pratique-t-elle six fois plus de tests, dispose-t-elle de masques et de 40 000 lits de réanimation si nous dépensons plus qu’elle ? Leurs infirmières sont mieux rémunérées, mais c’est pour 40 heures de travail avec un statut de droit privé. Nous, on maintient les 35 heures au prix d’heures supplémentaires qu’on ne paie même pas…

Pourtant, difficile aujourd’hui de dire quelle est la position de la droite sur ces sujets.

J’espère que nous serons assez sages et courageux pour distinguer les causes des conséquences. Ne retournons pas aux vieilles idées fausses, la droite moderne n’est pas vouée à être une ancienne gauche. Au fond, c’est la ligne de la très grande majorité de notre famille politique. Elle a longtemps subi l’hégémonie idéologique de la gauche. Elle s’est réfugiée dans l’économisme et la gestion. Désormais, j’espère que nous oserons quitter le marais des idées molles. J’ai été le premier à dire que nous avions mal abordé le sujet de la Sécurité sociale en 2017. Mais notre diagnostic était le bon : un Etat omniprésent est un Etat impotent.

Livreurs, caissières, soignants… On mesure durant cette crise l’importance de professions souvent peu considérées et mal rémunérées. La droite a-t-elle quelque chose à leur dire ?

C’est d’abord une leçon d’humilité à ceux qui pensaient que la «start-up nation» était l’horizon indépassable de notre économie. Il faut récompenser leur courage et leur travail de ces «derniers de cordée». La prime exceptionnelle proposée par le gouvernement n’est pas la bonne mesure : elle dépend de la volonté de l’employeur, des capacités de l’entreprise, et au départ elle était réservée au privé. Au Sénat, nous avons proposé dès le début la défiscalisation et l’exonération complète de charges pour les heures supplémentaires.

Pour l’après, nous devons la vérité aux Français, c’est la seule manière de vraiment les respecter. Nous avons vécu sur un mensonge : en affirmant qu’en travaillant moins, on améliorerait notre niveau de vie et maintiendrait nos standards sociaux. Au début, les gilets jaunes, ce sont ceux qui travaillent sans joindre les deux bouts. Comme le disait l’une d’eux, Jacline Mouraud : «Mais qu’est-ce qu’ils font de notre pognon ?» Pour payer de bons salaires, il faut des entreprises compétitives et un Etat qui confisque moins. La fin des 35 heures est une perspective. Enfin, l’insécurité des classes moyennes n’est pas que matérielle, mais aussi identitaire. La droite doit répondre à ces deux angoisses.

Vous avez pris parti en faveur de la chloroquine. Mais l’efficacité de ce traitement est toujours débattue par les médecins. Est-ce le rôle d’un politique d’intervenir dans de tels débats ?

Dans le débat sur la loi bioéthique, nous avons beaucoup entendu : «Les chercheurs veulent…» Moi, je crois que la vie et la mort concernent tous les Français, pas seulement les médecins. Ce virus est une saloperie qui tue des milliers de personnes. Nous n’avons ni traitement ni vaccin. Et voilà un professeur aux allures de barde celtique mais reconnu dans le monde entier, entouré d’une formidable équipe, qui a des résultats. Il semble qu’à Marseille, on meurt quatre fois moins qu’ailleurs. Alors qu’est-ce qu’on risque à utiliser ce traitement, bien sûr sous prescription médicale, alors que ses contre-indications et effets secondaires sont parfaitement connus ?

Mais ce sont les études qui diront si ces résultats sont attribuables ou non au traitement.

Bien sûr. Mais même dans ce cas, il y a un conflit entre la méthodologie habituelle et le nécessaire empirisme du moment. Le temps de l’étude «randomisée» n’est pas le temps de la crise sanitaire. Et en termes éthiques, peut-on donner un placebo à des gens tirés au sort dans le cas d’une maladie mortelle, alors que le traitement à base de chloroquine semble fonctionner ? Quand les autorités médicales sont divisées alors que l’incendie fait rage, c’est au politique de prendre ses responsabilités.

Propos recueillis par Dominique Albertini