“La droite reste encore trop faible” B. RETAILLEAU dans Valeurs Actuelles10 min read

Il a été le premier et le dernier des lieutenants de François Fillon et, aujourd’hui, le président du groupe Les Républicains au Sénat avance parfois seul face au gouvernement, se démarquant de la prudence de son parti. Réputé pour sa technicité et son fond, l’homme s’épanche rarement sur la politique en tant que telle. Exception est faite ici.

Valeurs actuelles. De la polémique sur le manque de masques à la préservation de la responsabilité pénale des élus en passant par l’obtention des tests pour les laboratoires départementaux, on vous a personnellement vu en première ligne, durant cette crise. Comment définiriez-vous votre stratégie ?
Bruno Retailleau. La politique relève pour moi, non pas d’une mystique, comme dirait Charles Péguy, mais à tout le moins d’un engagement total. Je ne veux pas qu’habiter le ciel des idées, je souhaite avoir prise sur le réel. Le décalage entre les déclarations d’autosatisfaction de l’exécutif et la réalité m’a souvent fait bouillir.

En période de crise, comment dissocier la notion d’opposition et celle de récupération ?
J’estime que, dans les crises, le devoir des responsables publics de tout bord, c’est d’être aux avant-postes. C’est notre job de prendre des risques pour le bien des Français. On s’expose. Cependant, le temps de crise provoque mécaniquement une surcommunication de l’exécutif. L’espace médiatique pour l’opposition se rétracte, quand celui de l’exécutif se dilate. Cela se vérifie d’autant plus avec Emmanuel Macron, puisqu’il adore l’exercice oratoire, les mots détachés de leurs conséquences. Que signifie la souveraineté nationale quand on refuse de fermer les frontières et qu’on dilapide nos fleurons industriels ?

Que signifie la souveraineté nationale quand on refuse de fermer les frontières et qu’on dilapide nos fleurons industriels ?

Êtes-vous tenté, par légitimisme, de retenir vos coups ?
Non. La ligne que je me suis fixée depuis le début de la crise n’a pas dévié : bienveillance et exigence. Bienveillance, car notre rôle de parlementaire n’est pas de mettre des bâtons dans les roues du gouvernement en faisant de l’obstruction un réflexe pavlovien. Je vote sans état d’âme les collectifs budgétaires pour lutter contre le désastre économique. Mais l’exigence demeure notre mission première. Celle qu’on doit aux Français. Cette crise a été très mal gérée. De manière à la fois chaotique et cacophonique. Je ne vois pas pourquoi il ne faudrait pas le dire. La démocratie, ce n’est pas : “Silence dans les rangs !”

Cela étant posé, quelle méthode vous fixez-vous ?
(Silence.) Je n’émets jamais de critiques sans avoir vérifié mes sources. Je n’émets jamais de critiques qui relèvent de l’agression personnelle. Je m’efforce d’être sans concession sans tomber dans la facilité : je ne me réveille pas chaque matin en réclamant la démission d’un ministre.

Sortez-vous du printemps plus adversaire d’Emmanuel Macron que vous n’y étiez entré ?
Cette crise a révélé deux faillites. Celle du progressisme et celle de l’étatisme. La première avec l’effondrement de la croyance dans un progrès perpétuel, l’émancipation individuelle et la mondialisation heureuse. Rappelez-vous : le 10 mars encore, Emmanuel Macron morigénait le chancelier autrichien pour avoir osé fermer les frontières de son pays avec l’Italie. Pour l’étatisme : la sclérose bureaucratique nous a privés de masques et de tests malgré un endettement et un taux de prélèvements obligatoires records.

Voyez-vous en Emmanuel Macron un personnage dogmatique plutôt que pragmatique ?
Je vois surtout en lui quelqu’un qui n’a pas su renouer le fil brisé avec le peuple français. Il n’y est pas parvenu au cours de ses interventions, souvent trop longues, où sa parole relevait plus de l’interprétation que de l’incarnation. On sentait un manque d’authenticité. Je dirais presque une forme de distance, comme s’il était spectateur de lui-même et des événements. Son goût pour l’exercice oratoire, que j’évoquais tout à l’heure, ne le conduit nulle part. Or, le propre de la parole publique tient dans le fait qu’elle doit être le commencement d’une action. Chez Emmanuel Macron, il y a une dissociation totale entre les deux.

Emmanuel Macron n’a pas su renouer le fil brisé avec le peuple français.

Quand Emmanuel Macron désavoue Édouard Philippe, que cela signifie-t-il ?
Ce que le président de la République reproche au Premier ministre, ce sont certaines de ses propres insuffisances. Même si j’ai de nombreuses critiques à lui faire, on voit bien qu’Édouard Philippe fait le job et que la meilleure protection du Premier ministre, c’est l’extrême difficulté d’Emmanuel Macron pour le remplacer.

Avec la création d’un nouveau groupe à l’Assemblée nationale, le quinquennat risque de basculer vers la gauche. N’est-ce pas un paradoxe, si l’on considère que la réserve de voix d’Emmanuel Macron se trouve encore à droite ?
L’assise du macronisme s’est rétrécie. Le président de la République avait, certes, donné des signaux à notre électorat, au début de son quinquennat, mais les Français de droite sont en train de se rendre compte de la tromperie. Que le macronisme est la rencontre d’une gauche convertie au capitalisme financier et d’une philosophie de l’hyperindividualisme. Qu’il est en quelque sorte la fusion du gauchisme culturel et du néolibéralisme économique.

Idéologiquement, géographiquement, où était la droite, ces trois derniers mois ?
Elle était au Parlement et dans les collectivités territoriales, malgré un gouvernement qui légifère par ordonnances et agit de manière très jacobine.

Le groupe Les Républicains de l’Assemblée nationale vote de manière disparate… Et il n’y a pas eu de contre-projet à proprement parler.
Si, nous avons fait de nombreuses contre-propositions. Sur l’autorisation pour les collectivités territoriales d’importer des masques, sur la massification des tests, sur le masque obligatoire, sur la clarification de la responsabilité des maires et des chefs d’entreprise… Mais, au-delà de la crise, la droite reste encore trop faible. Il n’est pas normal qu’avec une telle cote de défiance du gouvernement, dans un quinquennat fissuré, qui, en réalité, est presque terminé, la droite ne se soit pas reconstituée comme une force capable d’incarner une alternative.

La droite retombe dans ses vieux travers, à commencer par celui de sa grande attirance pour le “tout à l’ego”

L’inertie de groupe entrave-t-elle, dans votre famille politique, l’initiative individuelle ?
Le groupe LR au Sénat, c’est plutôt une dynamique qu’une inertie : nous sommes les premiers opposants de l’exécutif. Et la politique, c’est rassembler, sinon on termine dans une cabine téléphonique. Mon rôle est de coordonner ce travail d’équipe, mais cela ne me prive ni de ma liberté ni de ma singularité.

En novembre 2016, lors de l’écrasante victoire de François Fillon à la primaire, ou en décembre 2017, quand Laurent Wauquiez emporta haut la main la présidence du parti, la ligne fut à chaque fois tranchée fermement. Pourquoi, trois ans après, la droite en est-elle toujours à chercher sa définition ?
Car nous retombons dans nos vieux travers, à commencer par celui de notre grande attirance pour le “tout à l’ego ”. La droite est gauloise. Elle est querelleuse. Nous sommes des individualistes impénitents. Par ailleurs, la droite est prisonnière de l’identité miroir : ce sont les autres qui nous définissent. Or, nous n’avons pas à jouer le jeu que veulent nous imposer nos adversaires, qui tour à tour nous accusent d’être trop libéraux ou trop sociaux, trop souverainistes, trop étatistes, c’est selon. La droite, c’est d’abord la nation libre, c’est cette conscience qu’il y a quelque chose de supérieur, qui transcende les individus et les communautés, et qui permet de former un peuple, donc un destin, mais avec des citoyens qui gardent toute leur responsabilité. Le reste, ce sont des étiquettes que l’on colle ou décolle au gré des modes ou des événements.

Dans le degré d’urgence, quel est le ratio entre la crise économique et la crise de sens ?
Le matériel rejoint l’immatériel. Les ressorts du développement économique résident d’abord dans les facultés humaines. Dans la préservation d’une culture qui nous donne les ressorts pour nous projeter en avant. Or, le matérialisme nous a desséchés.

Le projet des Républicains semble plus évasif, moins marqué. Certains disent qu’il s’agit ainsi d’une manière de préparer un atterrissage sans encombre pour François Baroin.
Le pire risque pour la droite serait de ne pas prendre de risques. La droite, par paresse, s’est trop souvent alignée sur la pensée dominante, nous sommes rarement allés au bout de nos discours. Par conformisme et par peur du politiquement correct, nous avons revendiqué le pragmatisme sans nous rendre compte que le seul pragmatisme réduit la politique à de la gestion.

Les responsables politiques français doivent cesser de s’appuyer sur les mêmes mensonges qu’on nous inocule depuis 40 ans

Vous qualifieriez-vous de dissident ?
Oui. Il est temps de quitter le marais des idées molles. Et des idées fausses. La France est à la croisée des chemins. Les décisions que nous allons prendre à la sortie de cette crise dessineront sa trajectoire, le risque de sortir de l’histoire universelle est réel. Il faut que les responsables politiques français cessent de s’appuyer sur les mêmes mensonges qu’on nous inocule depuis quarante ans. Le moment n’est pas à l’eau tiède. Et je crois fermement que l’on peut défendre des convictions fortes – sur l’Europe, la démocratie, une nouvelle prospérité française – tout en rassemblant autour de ces idées.

Quelle est votre méthode pour fédérer ?
Les partis sont devenus extrêmement faibles, aujourd’hui. Il faut imposer sa ligne en se tournant directement vers les Français. Emmanuel Macron ne sera pas qu’une exception. Il y a une désarticulation des cadres collectifs, une “archipelisation” : on le voit dans la politique partisane, l’Église, le syndicalisme. Nous sommes dans un temps de grandes ruptures. La droite doit formuler une politique de civilisation, qui s’appuie sur sa conception anthropologique de l’homme. Ce qui nous distingue des progressistes, c’est que nous croyons que la condition humaine n’est pas sans conditions. Elle doit accepter des limites – tout n’est pas possible – : une écologie humaine et une éthique de la personne, comptable des autres et non pas simple individu désaffilié de tout… Sauf de l’État !
À droite, la question de la désignation du candidat n’est pas encore résolue, mais le pire serait l’entre-soi, la connivence, la petite cuisine entre quelques-uns. Les Français refusent de subir un scénario écrit à l’avance. Ils voudront s’extraire du duo Marine Le Pen-Emmanuel Macron. Mais c’est indécent de parler de ça en ce moment.

À quel stade en est votre relation avec les Français ?
Franchement, je ne m’en préoccupe pas. Tout vient à son heure. J’ai toujours construit ma relation politique aux autres dans l’action, avec les Vendéens au conseil départemental, avec les habitants des Pays de la Loire quand j’ai été président du conseil régional, aujourd’hui avec les parlementaires. Je ne suis pas dans le storytelling.

Peut-on diriger la droite sans être adoubé par Nicolas Sarkozy ?
Bien sûr. Si la droite était prisonnière de son passé, elle ne pourrait jamais se réinventer.

Valérie Pécresse ou Xavier Bertrand sont davantage que vous présentés comme présidentiables. Est-ce parce qu’ils assument plus leurs ambitions ?
Cela tient peut-être au fait qu’ils ont été ministres, qu’ils capitalisent sur la notoriété que cela leur a procurée. Notoriété que, par ailleurs, les médias font prospérer par panurgisme. L’ambition est nécessaire. Mais dans ces temps de crise… Si les Français ressentent l’ambition comme premier moteur, ils ne le supporteront plus. Le premier moteur, ce doit être la volonté de dire la vérité et d’en tirer vraiment les conséquences pour notre pays. Après, les Français choisiront… Et ils choisissent de plus en plus tard.