Le social, au-delà des besoins individuels, exprime le destin d’un peuple.

Tribune parue dans La Croix le 12 mars 2021

 

Mardi dernier, le Sénat a posé un acte de justice sociale en votant la déconjugalisation du calcul de l’allocation aux adultes handicapés, offrant plus d’autonomie et de reconnaissance à nos concitoyens porteurs d’un handicap.

Mais à travers cette mesure solidaire, c’est aussi une autre conception de la solidarité nationale que les sénateurs ont privilégiée. Moins comptable et plus humaine. Moins générale et plus personnelle. Car tel est l’un des tous premiers défis aujourd’hui : rendre notre modèle social plus humain en partant non pas des aides à distribuer, mais des personnes à aider. Défi immense tant le développement de notre Etat providence a étouffé, dans les multiples replis administratifs qu’il a créés, la nécessaire exigence d’humanité.

Car partir des personnes à aider, c’est d’abord reconnaître que notre système social atteint un tel degré de complexité qu’il blesse la dignité de ceux qu’il lui revient d’accompagner. Baladés de guichet en guichet, de formulaires à demander aux demandes à formuler, beaucoup de nos concitoyens ont parfois le sentiment de n’être que des dossiers. Personnaliser, c’est d’abord simplifier. Et en matière de simplification, les possibilités ne manquent pas ! Nous proposons de confier la gestion des caisses d’allocations familiales aux Départements, pour que les familles ou les plus précaires n’aient plus qu’un seul interlocuteur ; mais également d’associer Pole Emploi aux Régions afin que ceux vivant l’épreuve du chômage puissent être réellement accompagnés, de l’indemnisation jusqu’à la formation. Du reste, humaniser l’accompagnement des personnes privées d’emploi, c’est aussi faire en sorte que certaines aides puissent être renforcées quand la situation sociale l’exige. Pourquoi ne pas réfléchir à un système plus juste et efficace permettant d’augmenter les indemnités chômage quand surviennent des chocs économiques majeurs ?

Partir des personnes à aider, c’est également prendre en compte non pas seulement les ressources dont elles disposent mais celles, aussi, qu’elles apportent à la société, et qui justifient un soutien de la collectivité. Ainsi en allait-il de la politique familiale jusqu’à ce que les allocations aux familles soient placées sous conditions de ressources ou que le quotient familial soit raboté. Cette dérive, inaugurée par François Hollande et poursuivie sous le quinquennat d’Emmanuel Macron, est à l’origine de la chute récente de notre taux de natalité, seul indicateur français qui, jusqu’alors, n’étais pas passé au rouge ! Mais qui paiera les retraites des plus âgés si notre taux de natalité continue de s’effondrer ? Qui assurera ce renouvellement des générations qui est la marque des grandes nations ? Parce qu’il n’y aura pas de véritable redressement économique sans dynamisme démographique, nous proposons de rétablir l’universalité des allocations aux familles et de relever le quotient familial. Par ailleurs, et au-delà même de la politique familiale, cette logique comptable des plafonds de ressources produit des effets de seuil nocifs pour la reprise d’activité et contraires à l’exigence de justice. Est-il juste qu’un euro de plus de salaire puisse entrainer une perte de plusieurs centaines d’euros d’aides ? Substituons à ce système en escalier, avec des paliers de ressources à ne pas dépasser, un autre, plus linéaire et moins brutal, pour que le montant des aides versées soit réellement proportionnel aux revenus gagnés.

Partir des personnes à aider, c’est enfin assumer une part de fermeté à l’égard de ceux qui trichent. Car dans un pays où vivent désormais 10 millions d’individus sous le seuil de pauvreté, le scandale de la fraude sociale ne peut plus être tu. Disons les choses : c’est d’abord dans la poche des fraudeurs qu’il nous faut aller chercher l’argent nécessaire pour réformer notre modèle social. Des solutions existent, de la mise en place de la carte vitale biométrique à l’obligation que les prestations sociales soient versées sur un compte français ou européen, en passant par l’habilitation d’agents chargés de détecter la fraude. Seule manque la volonté.

Malgré les replis et les divisions, la solidarité nationale demeure au cœur de l’identité française. Car pour nous, Français, le social est bien plus que le social. Il est une part de ce « commun » qui au-delà des besoins individuels, exprime le destin d’un peuple, porte cette espérance si française proclamée par les hommes du CNR : « instaurer un ordre social plus juste ». Cet héritage d’une génération éprouvée, il nous revient désormais, face à l’épreuve, de le préserver.

 

Bruno Retailleau, sénateur de la Vendée, président du groupe Les Républicains au Sénat

Philippe Mouiller, sénateur des Deux-Sèvres, vice-président du groupe Les Républicains au Sénat